13

JIMMY WONG-FAT se tenait dans sa posture habituelle.

Costume chic débraillé, cartable rouge et gobelet de café.

Jacques ne pouvait admettre que ce gros lard soit devenu sa seule distraction.

— J’ai de mauvaises nouvelles, commença-t-il. J’ai reçu un premier rapport des psychiatres de Kuala Lumpur qui sont venus vous interroger pour la contre-expertise. J’espérais beaucoup de ce rapport. Leurs conclusions sont négatives. Selon eux, vous êtes sain d’esprit. Pleinement responsable de vos actes.

— Je t’avais prévenu.

Jimmy marchait autour de la table – il transpirait un peu moins que d’habitude. Jacques était enchaîné au sol.

— Vous ne semblez pas comprendre, siffla-t-il. Si je ne trouve pas une esquive, quelle qu’elle soit, tout est foutu. C’est la peine capitale !

Reverdi conserva le silence – il n’avait pas envie de répéter ce qu’il avait déjà dit. Il préféra changer de sujet :

— Tu as mes livres ?

La question déconcerta l’avocat. Après une hésitation, il fouilla dans un gros sac posé près de la table. Reverdi avait choisi de faire confiance au Chinois : il lui avait signé une procuration pour un de ses comptes en banque.

Wong-Fat posa sur le bureau une pile d’ouvrages. Jacques scruta les tranches : le Kanjur, les Yoga-Sutra, le Rubâi’yat du soufi Mawlânâ…

— Il en manque.

L’avocat sortit une liste et la déplia :

— La Bible de Jérusalem. Les Sermons de Maître Eckhart. Les Ennemies de Plotin. Où voulez-vous que je trouve des bouquins pareils ?

— Ils sont traduits en anglais.

Jimmy fourra la liste dans sa poche :

— Je sais, figurez-vous. Je les ai déjà commandés. (Il plongea à nouveau dans le sac.) Au moins, j’ai trouvé des pantalons à votre taille.

Il les posa sur la table, soigneusement pliés, avec un air de satisfaction. Il s’assit enfin et croisa ses mains dessus.

— Revenons aux choses sérieuses. Vous suivez votre traitement ?

— Mon traitement ?

— Les prescriptions du Dr Norman. Vous êtes censé prendre chaque jour des anxiolytiques. Je veux savoir si vous respectez cette ordonnance. Et si vous avez rencontré le psychiatre d’Ipoh, comme cela est prévu, chaque mercredi. Tout fonctionne bien de ce côté-là ?

Jacques songea à Éric, qui cantinait avec ses pilules : il n’en avait jamais pris une seule. Quant au psy d’Ipoh, il ne l’avait vu qu’une fois et le confondait avec les experts envoyés par Jimmy – des Tamils, chaque fois, qui posaient les mêmes questions vaporeuses.

— Tout roule.

— Très bien. Le fait que vous soyez sous traitement est très important pour votre profil.

Reverdi hocha la tête. Wong-Fat dressa son index :

— Il y a tout de même une bonne nouvelle. Les parents de Pernille Mosensen ont envoyé à Johor Bahru un avocat danois pour assister la partie civile. Il y a aussi une association, des Allemands, je crois, qui pointe le bout de son nez. Ils essaient d’exhumer le dossier du Cambodge. Le DPP ne va pas apprécier, croyez-moi. L’accusation est en train de se rendre antipathique. Très bon pour nous, ça.

Reverdi écoutait à peine ces arguments rabâchés. Il décida de taquiner un peu son bouffon :

— Quand tu te masturbais chez ton père, tu utilisais les insectes ?

— Je suis venu faire mon travail. Vous ne m’entraînerez pas dans…

— Et lorsque tu défonces les petites vierges, tu regardes la couleur de leur sang ?

L’avocat pinça les lèvres sur un « Well ! » sifflant. Il ferma son cartable. Un écolier vexé. Reverdi demanda :

— Tu n’es plus intéressé par mes confidences ?

Le Chinois leva les paupières. Jacques lui adressa un sourire :

— Et si je te disais que ce n’est pas moi qui ai tué Pernille Mosensen ?

— Quoi ?

— Un enfant.

— Qu’est-ce que vous dites ?

Reverdi enroula ses épaules avec ses mains, comme s’il avait soudain très froid. Le cliquetis des chaînes ruissela sur son torse.

— L’enfant-muraille, chuchota-t-il. L’enfant qui est en moi… qui retient son souffle…

Wong-Fat se pencha, comme un prêtre contre le treillis du confessionnal :

— Répétez, s’il vous plaît.

— Tu te souviens de ma pelade ?

Il parlait la tête enfoncée entre ses bras croisés, tendant sa nuque vers Jimmy.

— Tu te souviens du choc dont je t’ai parlé ? (Sa voix était étouffée contre sa poitrine.) C’est à cette époque que l’enfant-muraille est né…

Il serra les doigts sur son crâne :

— C’est grâce à lui que je leur ai échappé.

— Échappé ? À qui ?

— Aux visages… derrière les mailles de rotin. Les visages qui s’insinuent sous ma peau. Sans l’enfant, je serais devenu…

— Quoi ? Qu’est-ce que vous seriez devenu ?

Reverdi releva la tête, avec un large sourire :

— Laisse tomber. Je plaisantais.

Le Chinois était livide. Le tumulte de ses pensées se traduisait en tics sur ses traits.

— C’est intolérable. Vous vous moquez de moi. Je ne comprends pas votre attitude. (Il attrapa son cartable et son sac de voyage.) Je préfère revenir une autre fois.

Il se leva. Jacques était déçu : il n’avait tiré aucun amusement de son petit numéro. Ce tas de graisse ne l’intéressait décidément pas.

— J’oubliais. Votre courrier.

Jimmy balança sur la table une grosse enveloppe kraft.

— Demandes d’interviews. Propositions d’avocat. Lettres d’amour. (Il ricana.) Une vraie star.

De deux doigts, Reverdi écarta les rebords de l’enveloppe. Tous les plis étaient ouverts.

— Tu les as lues ?

— Tout le monde les a lues. Vous êtes à Kanara. Pas au Sheraton.

Wong-Fat s’essuya le visage avec sa manche – sa sueur était revenue :

— Le directeur de la prison a demandé un traducteur à votre ambassade pour savoir, à la ligne près, de quoi il retournait. Après cela, il a fallu que je rachète l’ensemble aux matons. C’est la règle.

Jacques sortit quelques lettres :

— Tu te rembourseras sur mon compte.

— C’est déjà fait.

Les adresses étaient rédigées à la main. Il s’arrêta sur certaines : des écritures rondes, soignées. Des écritures de femmes. Il posa ses chaînes sur le paquet et souffla, sans regarder l’avocat :

— Merci. À la prochaine.

 

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